On rentre dans ce bloc, c'est tout sombre. On est habitués, en prison, à dormir sur des lits superposés. A Drancy, on dormait par terre, mais chacun avait son matelas. Et là, on voit des niches. C'est des niches, des trous. La chef du bloc qui nous prend en charge ne nous parle pas en français, mais il y en a qui comprennent. Elles se font comprendre, vous savez. On arrive à comprendre, même si vous ne parlez aucune langue. Et on est groupés par dix-huit, vingt, devant chaque rangée de niches. Et on comprend que c'est là qu'on va dormir. Dormir comment ? Dans chaque case, il y a un matelas, une paillasse. On couchait à même le plancher. D'apparence, elles sont sales, elles sentent mauvais, mais en fin de compte, c'est d'apparence seulement, parce que malgré tout, ça passait souvent à la désinfection. Mais elles ont servi, resservi, resservi, ces paillasses. Alors elles sont inexistantes,si vous voulez. On couche sur le plancher. Sur chaque plancher, il y a une couverture. Des espèces de couvertures grises, rêches, toujours pareilles, qui paraissent sales, et qui sont malodorantes. Il va falloir qu'on dorme collées contre des personnes que vous ne connaissez pas. C'est très désagréable, ça. Le contact de cette paillasse, le contact de cette couverture. La première fois, le premier jour, on s'est déshabillées, naturellement. Quand on se couche, on se déshabille. On n'a pas de chemise de nuit, on n'a rien du tout. Dans nos vêtements, par hasard, quelquefois, certains ont eu des combinaisons. Mais en principe, on avait juste le vêtement du dessus, c'est-à-dire soit une robe, soit un pull-over, un espèce de tricot avec une jupe, mais jamais plus. Jamais de culotte, de soutien-gorge. On ne nous en donne pas. Donc on se déshabille, et celles qui ont eu la chance d'avoir une combinaison ou une chemise de nuit n'ont pas eu le contact sur leur peau de cette couverture, et non plus de se coller contre une personne que vous ne connaissez pas, et qui est plus ou moins propre, puisque de toute façon, à la douche, on sait bien qu'on n'a pas été lavées.
Mme KOLINKA.

Les dortoirs.
L'autre pièce est le dortoir ; il contient cent quarante-huit couchettes disposées sur trois niveaux et divisées par trois couloirs, et aussi serrées que les alvéoles d'une ruche, de manière à utiliser la totalité du volume disponible, jusqu'au plafond ; c'est la que vivent les Häftlinge ordinaires, à raison de deux cents à deux cent cinquante par baraque, soit deux hommes dans le plupart des couchettes, qui sont des bat-flanc mobiles pourvus chacun d'une mince paillasse et de deux couvertures. Les couloirs de dégagement sont si étroits que deux personnes ont du mal à y passer de front, et la surface de plancher si réduite que tous les occupants d'un même Block ne peuvent y tenir ensemble que si la moitié d'entre eux sont allongés sur les couchettes. D'où l'interdiction de pénétrer dans un Block dont on ne fait pas partie.
Primo LEVI.