Jeudi 20 mars 2008, le lycée Henri Vincenot de Louhans était fier d’accueillir, dans le cadre du Prix littéraire des lycéens de Bourgogne, Emmanuelle Urien, pour son recueil La Collecte des Monstres. Disponible et chaleureuse avec son public, la nouvelliste toulousaine a répondu en toute modestie aux questions d’adolescents curieux et impatients de découvrir le petit monde secret d’un écrivain en pleine éclosion. C’est donc dans ce cadre convivial que la classe de 2°1, accompagnée d’une autre classe de seconde du lycée agricole de Davayé, a pu échanger ses impressions de lecture, tout en recensant un à un les éléments qui font de ces nouvelles piquantes de vraies petites satires de la société actuelle. Une furtive entrée, en toute indiscrétion, dans le laboratoire d’une jeune nouvelliste qui ne manque pas de mordant.
« La vie charrie des monstres » : des monstres quotidiens ?
Dans son recueil, Emmanuelle Urien nous révèle en quelques pages l’histoire de personnages presque ordinaires, sans réelle consistance. Comme le fait remarquer un élève, dans le recueil, l’exemple récurrent de cette figure qui manque d’épaisseur est sans doute celle du comptable en entreprise. Un personnage terne et sérieux, serré dans un costume sombre. Et c’est d’ailleurs dans cette optique de quotidienneté et de normalité que la nouvelliste puise son inspiration. Il s’agit, selon elle, non pas de reprendre de façon brute des faits d’actualité, mais au contraire de faire de ces éléments quotidiens des catalyseurs, utiles pour créer une atmosphère particulière. « Le stylo bille bave ». Voilà comment s’ouvre La Collecte des Monstres. Par une phrase anodine, renvoyant à une situation ordinaire, vécue par chacun. Si le fonds thématique demeure activé par des références précises à des événements – souvent tragiques - de notre société (prostitution dans « Lilas ou les règles de l’art », recherche d’emploi dans « Cas de figure 38 », fusillade dans « Zone de silence »…), ce n’est que pour être mieux détourné et focalisé sur la révélation d’un monstre caché. Ces poupées molles et souriantes, ces pantins sans consistance ne sont donc là que pour renvoyer une image : celle du monstre tranquille qui sommeille en tout être humain. Et c’est de là que découle ce regard distancié et critique, légèrement pessimiste, cette vision décalée, apte à faire naître en même temps dérision et empathie, dans une seule finalité : faire prendre conscience au lecteur de la cruauté du monde dans lequel nous vivons. La Collecte des Monstres est drôle et cynique, bienveillante et cruelle. Une antinomie qui n’est qu’une projection du tumulte intérieur qui fait de l’humain un individu complexe.
L’écrivain à son ordinateur.
Dans un deuxième temps, les questions des élèves se sont largement focalisées sur la technique de travail, allant du choix générique de la nouvelle au temps quotidien accordé à l’écriture, tout en passant par ses « modèles » et ses goûts littéraires. Si le choix de la nouvelle s’est imposé de lui-même parce que l’écrivain manquait de temps, il demeure toutefois un choix judicieux pour étudier conjointement des vies et des destins différents. De plus, s’il semble quelque peu difficile de s’astreindre à un emploi du temps prédéfini, Emmanuelle Urien s’oblige à s’installer au moins trois heures par jour devant l’écran de son ordinateur. Une façon sans doute de ritualiser l’acte d’écriture et de ne pas seulement le considérer comme un don des Muses mais comme un geste technique, dont la répétition ne peut mener qu’à une amélioration du style. Si le temps accordé à l’écriture est fixe, les lieux d’écriture sont quant à eux variables. Du silence de la maison au bruit des cafés toulousains, le plus important n’est pas d’être dans une situation de calme mais de trouver le bon état d’esprit, cette sérénité intérieure, prompte à activer l’imagination. Hormis l’ordinateur, l’écrivain utilise aussi beaucoup le carnet, comme si, selon ses dires, elle avait "un besoin d’écrire sur du papier". Une génétique textuelle qui passe par un retour charnel à la feuille prophétique ? Peut-être. Quoi qu’il en soit, cette pluralité des supports est intéressante, dans la mesure où cela permet de mener plusieurs nouvelles de front. Si le carnet est réservé aux premiers jets d’écriture et à la trame liminaire de la nouvelle, ce n’est qu’à l’ordinateur que l’écriture peut se densifier et se préciser. Une complémentarité des supports qui permet donc de laisser du temps entre les différentes phases d’écriture et de disperser encore mieux les indices d’une chute introuvable. Il faut bien comprendre qu’Emmanuelle Urien écrit la plupart de ses nouvelles sans savoir où elle va, comme si, après avoir ouvert l’éventail des chutes possibles, il fallait retenir la chute la moins attendue. La finalité de La Collecte des Monstres se dessine alors : il ne s’agit pas de délivrer un sens immédiat, mais au contraire, de motiver un parcours herméneutique rétroactif, une véritable collecte a posteriori d’éléments polysémiques disséminés ça et là.
Itinéraire d’une adulte au métier maudit.
Comme tout artiste qui se respecte, il est impossible pour Emmanuelle Urien de vivre des ses droits d’auteur. Elle doit donc ses rémunérations aux différentes activités qu’elle mène de façon parallèle. Que ce soit les textes pour la radio, les traductions, l’animation d’ateliers d’écriture ou les écrits sur commande, tous les moyens sont bons pour prolonger ce plaisir d’écrire. Mais avant de recevoir le prix littéraire du magazine Le Point, le parcours de notre écrivain n’a toujours été des plus faciles. Après des études de comptabilité et des difficultés pour trouver un emploi en entreprise, elle envoya un nombre incalculable de manuscrits aux maisons d’édition, tout en sachant que la probabilité qu’ils soient lus ou édités avoisinait le millième. Si les éditeurs cherchent avant toute chose la qualité, il ne faut cependant pas désespérer devant les refus en série. Et c’est bien cette attitude déterminée et tenace qui a fini par payer, comme si au-delà même des sacrifices consentis et du renoncement au confort matériel, la passion dévorante pour l’écriture avait fini par prendre le dessus. Quand un élève l’interroge sur une possible souffrance de l’écriture, l’auteur le reprend et évoque au contraire la notion de plaisir. Une façon légère de laisser voguer son esprit, de chercher le mot juste - et cerise sur le gâteau, de choisir un titre humoristique, capable d’appâter le lecteur. Une mise en bouche qui lui vaut donc cette année d’avoir été choisie par le Conseil régional de Bourgogne pour faire partie des dix œuvres en compétition pour le Prix des Lycéens. Et c’est d’ailleurs à cette annonce que l’écrivain a pris conscience que son recueil "pouvait s’adresser à un public d’adolescents". Après avoir pénétré dans l’antre des adultes, cette revue monstrueuse parvient aussi d’un seul coup à toucher les jeunes...
Par conséquent, devant un public dynamique et captivé, la nouvelliste, future romancière, a accepté de partager un morceau de sa vie d’auteur, en insistant à la fois sur sa passion de l’écriture, ses envies et ses projets futurs. Mais loin d’être une rencontre orientée, l’intérêt de la matinée est d’avoir pu échanger librement. Les lycéens furent ravis des réponses obtenues et de la disponibilité de l’écrivain qui n’a pas hésité à dédicacer son œuvre à la fin de la matinée. Quant à Emmanuelle Urien, elle fut tout aussi charmée des très beaux panneaux sur les monstres réalisés par la classe de 2°1, ainsi que de l’accueil louhannais dont elle se souviendra longtemps.
Romain BERRY.