Weblog du Lycée Polyvalent de Louhans

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lundi 24 mai 2010

Reconstitution et témoignages historiques

Pour travailler sur la mémoire de la Shoah et réaliser leur TPE, les élèves (de 1.1L) ont bénéficié, grâce au Mémorial de la Shoah, d'un apport exceptionnel: un dossier retraçant le parcours d'une famille juive déportée à Auschwitz, autour d'un témoin essentiel: Ginette Kolinka. C'est à partir de ces documents, et d'un enregistrement du témoignage oral de Madame Kolinka, qu'ils ont retranscrit l'essentiel de son histoire. Voici quelques pièces de ce dossier transmis aimablement par Monsieur Alban Perrin, responsable des voyages d'étude au Mémorial de la Shoah à Paris, que nous remercions.

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lundi 29 mars 2010

Que nous apprennent les survivants?

A travers notre TPE, nous avons voulu montrer les liens qui pouvaient se retrouver dans différents témoignages des survivants de la Shoah. Nous avons comparé deux témoignages de formes différentes: celui de Primo LEVI, survivant d'Auswchitz, devenu célèbre grâce à son autobiographie "Si c'est un homme" et celui de Mme KOLINKA, déportée juive, rencontrée trois ans auparavant par la classe de 1ère L lors de son voyage à Auswchitz.

Mme KOLINKA en quelques mots

Née à Paris en 1925, Ginette Cherkasky travaille avec ses parents et ses soeurs sur le marché d'Avignon, ville qu'ils ont rejointe en franchissant la ligne de démarcation en 1942, par peur des arrestations. La famille tente de reprendre une vie normale.

Carte d'identité établie en 1944, lors du retour de Mme KOLINKA du camp de concentration d'Auschwitz.

L'arrestation de Mme KOLINKA

Le 13 mars 1944, elle est incarcérée à Marseille en compagnie de son père, de son frère et de son neveu après que la Gestapo est venue les arrêter. Ils seront transférés au camp de Drancy le 2 Avril, et déportés à Auschwitz le 13.

Fragment d'une liste de déportés envoyée par Mme KOLINKA sur laquelle elle figure ainsi que les autres membres de sa famille arrêtés en même temps qu'elle.
Sur le mur des noms au Mémorial de la Shoah :

L'arrivée à Auschwitz de Mme KOLINKA.

Le père et le frère de Mme Kolinka, fatigués du voyage, montent dans les camions qui les conduiront à la mort. Elle ne reverra pas non plus son neveu, emmené au camp des hommes. Elle fera partie d'un groupe de 91 femmes sélectionnées, puis sera transférée dans une usine d'aéronautique en Février 1945.

Liste de déportés

Biographie de PRIMO LEVI.

A présent, nous allons présenter la réécriture de la biographie de Primo LEVI, écrite à la première personne et dont les informations sont tirées en partie du livre "Si c'est un homme". Ce livre est un témoignage, un récit et une réflexion sur le pire camp de concentration existant, Auschwitz, où il a été interné. Tout au long de ce récit, il montre les horreurs de la déshumanisation des camps.
Primo Lévi a écrit ce livre en commençant par le dernier chapitre, le souvenir le plus frais dans sa mémoire. Au départ, ce récit n'était pas destiné à devenir une oeuvre littéraire, mais c'est avec son besoin de se libérer, et de témoigner qu'il s'est rendu compte que ses souvenirs mis bout à bout devenaient un récit... Il a comme particularité de ne pas présenter les événements trop chronologiquement, mais par thème : le travail, la sélection, la nuit etc. Comme il le dit lui-même, P.Levi ne juge pas, il constate. Son point de vue est on ne peut plus objectif et jamais il ne laisse la haine dépasser sa raison. Il écrit pour lui et essaie de comprendre, en même temps qu'il cherche à le faire avec nous ...

Je suis né le 31 juillet 1919 à Turin, dans une famille bourgeoise juive. Apès l'obtention de mon doctorat de chimie en 1941, j'ai travaillé dans une mine d'amiante puis à Milan dans une entreprise de médicaments.
Je fus arrêté le 13 décembre 1943, et déporté à Auschwitz le 20 février 1944 avec 650 autres Juifs italiens.
Dans le camp, je travaillais au laboratoire de chimie de l'usine de caoutchouc de Monowitz, d'où je sortis le 27 janvier 1945, lors de la libération des camps par l'Armée rouge soviétique. Mais atteint de scarlatine, je restai à l'infirmerie du camp et ne retournai en Italie qu'en octobre 1945. En revenant à Corso Re Umberto, j'étais méconnaissable, vêtu d'un vieil uniforme de l'Armée rouge, la malnutrition avait bouffi mon visage.
Les mois qui suivirent m'ont permis de me reconstruire physiquement, de prendre contact avec des survivants et de chercher du travail à Milan. J'étais traumatisé par cette expérience concentrationnaire, au cours de laquelle j'ai perdu des personnes chères à mon coeur.
En 1946, je rencontrai Lucia Morpurgo de qui très vite je tombai amoureux.
Je devins directeur d'une petite entreprise de peinture après y avoir travaillé et j'y restai jusqu'à ma retraite. Dès mon retour, j'ai très vite ressenti le besoin d'écrire mes souvenirs...
En 1947, je publie mon premier livre Si c'est un homme, qui sera par la suite traduit dans une trentaine de langues.
A ma retraite, je me consacrai pleinement à l'écriture et à mes mémoires. Je publiai plusieurs récits, La trêve (1963), le système périodique(1975), La clé à molette (1978), Maintenant ou jamais (1982) ou encore les naufragés et les rescapés (1986). J'écrivis aussi des nouvelles, et des recueils de poémes et d'essais (Le métier des autres, 1985).
Mon fils Renzo naquit en 1957, et fut nommé ainsi en hommage à mon ami Lorenzo Perrone, décédé en 1952.
En 1963, je connais une grave dépression liée à mon passé...
Et en 1986 je publie Les naufragés et les rescapés écrit quarante ans après Auschwitz. Je reviens sur mon expérience concentrationnaire en m'interrogeant sur la fidélité de la mémoire...

Suite à de nombreuses dépressions, Primo Lévi se donna la mort le 11 avril 1987, sans laisser de lettres ni d'explications.

L'arrestation.

Nous avons été arrêtés le 13 mars 44, toute la famille avait quitté Paris, était passée en zone libre, suite à une dénonciation, non pas comme Juifs, mais en tant que communistes. Certaines personnes ont dénoncé, mais d'autres, au contraire, comme ce monsieur, sont venues nous prévenir. Il travaillait à la préfecture, et avait vu notre nom sur ce dossier.
Le 13 mars 1944, lorsque je suis rentrée du travail pour déjeuner, la Gestapo était à la maison. Ils étaient assez reconnaissables avec leurs tenues : manteaux de cuir et chapeaux.
Mon père avait 61 ans et était devant avec mon petit frère (11ans) et mon neveu (14 ans). Quand j'ai vu ces gens là, je leur demande ce qu'ils faisaient ici, et ils m'ont dit : « On vient arrêter les Juifs ». Je leur ai répondu que nous n'étions pas Juifs mais Orthodoxes puisque mon père avait un certificat qui l'attestait. Il se l'était procuré en monnayant.
Naturellement, ils ne se sont pas occupés de ce que je disais, et ont emmené les garçons dans la cuisine. Vous savez que chez les Juifs, même quand on n'est pas pratiquant, la tradition est de faire circonscrire les garçons, les trois l'étaient. Pour la Gestapo, c'était la preuve que les dénonciateurs avaient raison.
Mme KOLINKA.

J'avais été fait prisonnier par la Milice fasciste le 13 décembre 1943. J'avais vingt-quatre ans, peu de jugement, aucune expérience et une propension marquée, encouragée par le régime de ségrégation qui m'avaient imposé quatre ans de loi raciales, à vivre dans un monde quasiment irréel, peuplé d'honnêtes figures cartésiennes, d'amitiés masculines sincères et d'amitiés féminines inconsistantes. Je cultivais à part moi un sentiment de révolte abstrait et modéré.

Primo LEVI.

Le voyage.

Nous sommes restés prisonniers une huitaine de jours et le 13 avril 1944, nous avons embarqué pour la gare de Bobigny, ou, là, ce que nous avions cru être des wagons pour voyageurs étaient en fait des wagons à bestiaux, qui nous attendaient. Certains wagons avaient des ouvertures, donc les gens pouvaient respirer et voir dans les villes, en passant dans les gares, quelle direction nous prenions. Nous, nous ne voyions absolument rien, et en plus nous manquions d'air. Combien nous étions dans ces wagons ? J'aurais du mal à vous le dire, nous a entassés dedans, les portes ont été verrouillées, là nous avons essayé de nous placer le mieux possible et avec du mal, nous avons réussi à tous être assis et avoir les jambes, les unes entre les autres, enchevêtrées. Je ne saurais vous dire combien nous étions. Moi, ce qui m'importait était d'être avec ma petite famille et avec une équipe de jeunes que j'avais rencontrés à Drancy.
Alors à côté de moi, y avait-il des vieillards, des malades... J'avoue franchement, que je ne sais pas. Il n'y avait pas d'enfants, très certainement, parce que je me serais rappelée de leurs pleurs, puisque pendant trois jours et trois nuits nous étions dans ces wagons, donc je pense que les seuls enfants étaient mon petit frère et mon neveu.
Mme KOLINKA.

Il y avait douze wagons pour six cent cinquante personnes. Dans le mien nous n'étions que quarante-cinq, mais parce que le wagon était petit.. Pas de doute, ce que nous avions sous les yeux, ce que nous sentions sous les pieds, c'était un de ces fameux convois allemands, de ceux qui ne reviennent pas, et dont nous avions si souvent entendu parler, en tremblant, et vaguement incrédules. C'était bien cela, très exactement : des wagons de marchandises, fermés de l'extérieur, de dedans, entassés sans pitié comme un chargement en gros, hommes, femmes et enfants, en route pour le néant, la chute, le fond. Mais cette fois c'est nous qui sommes dedans.

Primo LEVI.

Un des wagons qui les ont transporté à la mort...

L'arrivée au camp.

A l'ouverture des portes, après avoir été contents du bol d'air frais qui nous arrivait, nous avons été frappés par les projecteurs, les hurlements des soldats qui donnaient des ordres, les chiens qui aboyaient, et toute une équipe de personnages habillés à rayures, avec des calots sur la tête. Ils ont grimpé dans les wagons, trois, quatre sont rentrés dans le nôtre, nous ont éjectés, et en même temps très vite, nous dirent de laisser toutes les affaires (suite aux ordres qu'ils avaient reçus, valises, vêtements...) que l'on avait apportées et que normalement nous devions retrouver dans le camp. Ces ordres étaient traduits en différentes langues.
Mme KOLINKA.

Et brusquement ce fut le dénouement. La portière s'ouvrit avec fracas ; l'obscurité retentit d'ordres hurlés dans une langue étrangère, et de ces aboiements barbares naturels aux Allemands quand ils commandent, et qui semblent libérer une hargne séculaire. Nous découvrîmes un large quai, éclairé par les projecteurs. Un peu plus loin, une file de camions. Puis tout se tut à nouveau. Quelqu'un traduisit les ordres : il fallait descendre avec les bagages et les déposer le long du train. En un instant, le quai fourmillait d'ombres ; mais nous avions peur de rompre le silence, et tous s'affairaient autour des bagages, se cherchaient, s'interpellaient, mais timidement, à mi-voix.

Primo LEVI.

L'arrivée au camp.

La sélection.

Parmis les déportés, pour ceux qui étaient fatigués, des camions les attendaient pour les emmener. Jusqu'au mois d'avril, le train s'arrêtait en dehors du camp. J'ai poussé mon petit frère qui s'était trouvé mal pendant le voyage, et mon père, qui pour moi était un vieux et serait fatigué, à monter dans ces camions. Si mon père n'avait pas voulu, il ne serait pas monté dans le camion. On ne s'était même pas embrassés, je n'ai même pas dit au revoir, je n'ai même pas dit "à tout à l'heure". Immédiatement, ils se sont dirigés vers les camions.
Les autres devaient descendre des wagons, être en rangs, les hommes d'un côté et les femmes de l'autre. Les gens qui étaient montés dans les wagons disaient aux femmes qui avaient des enfants dans les bras ou de petits enfants avec elles de les donner aux personnes âgées qui étaient à côté d'elles, ils n'ont pas eu le temps de donner des explications. Les femmes qui étaient avec de la famille l'ont fait, mais celles qui étaient seules ont gardé leurs enfants.
Donc, on passait devant les Allemands, en colonne par cinq, il fallait toujours l'être. En quittant l'endroit où nous avions débarqué, nous sommes passés devant toute une rangée de soldats, d'officiers. On nous apprend que ce sont les dirigeants du camp. D'un coup d'œil, il ont mis les personnes âgées à gauche, les personnes qui avaient l'air malade et celles avec des enfants aussi. Soit on enlevait les enfants des bras des mamans, soit ils les envoyaient tous les deux à gauche. Ces personnes devaient monter dans les camions, puisqu'on nous disait que le camp était assez loin et que c'était fatiguant pour eux.
Ils avaient décrété que ces personnes étaient fatiguées, malades ou vieilles. Pour les officiers, elles étaient vieilles parce qu'elles avaient plus de quarante-cinq ans : plus de quarante-cinq ans, c'était trop vieux, et moins de quinze ans, c'était trop jeune. Donc, tous ceux qui avaient moins de quinze ans étaient avec les vieux pour prendre des camions. Mon neveu, qui avait quinze ans, a été pris avec les hommes, puisqu'il paraissait facilement seize. Mais les autres qui faisaient gamins partaient en camion. Comme on devait se retrouver dans le camp, je n'ai pas dit au revoir à mon neveu.
Mme KOLINKA.

On ouvrait les portières des wagons des deux côtés en même temps, sans avertir les nouveaux venus ni leur dire ce qu'il fallait faire. Ceux que le hasard faisait descendre du bon côté entraient dans le camp ; les autres finissaient à la chambre à gaz.

Primo LEVI.

Le tatouage.

A peine cela était fini, qu'une femme a attrapé notre bras gauche et nous a mis un numéro dessus. Nous venions juste d'arriver, cela faisait peut être deux heures que nous étions là. Tout de suite, nous n'avions plus de nom, nous allions être un numéro tout le temps de la déportation. J'ai des amis qui ont frotté tout de suite pour voir si ça allait partir, mais c'était bien profond dans la chair. Moi, je suis tombée sur quelqu'un qui était soigneuse, qui était douée parce qu'elle m'a fait de beaux petits numéros sur le bras. J'ai le numéro 78 599. Par contre, j'ai des amis qui ont des numéros immenses, d'autres où il est de travers. Enfin, chacun a été tatoué par des personnes différentes, et plus ou moins bien. Moi je trouve qu'elle a bien fait le mien. Quand je suis rentrée, je m'étais dit que si je me faisais opérer, j'en profiterais pour le faire enlever. En fin de compte, l'opération est venue très longtemps après, je garde donc mon numéro jusqu'à ma mort.
Mme KOLINKA.

L'opération a été assez peu douloureuse et extrêmement rapide : on nous a fait mettre en rang par ordre alphabétique, puis on nous a fait défiler un par un devant un habile fonctionnaire muni d'une sorte de poinçon à aiguille courte. Il semble bien que ce soit là une véritable initiation : ce n'est qu' "en montrant le numéro" qu'on a droit au pain et à la soupe.

Primo LEVI.

Les dortoirs.

On rentre dans ce bloc, c'est tout sombre. On est habitués, en prison, à dormir sur des lits superposés. A Drancy, on dormait par terre, mais chacun avait son matelas. Et là, on voit des niches. C'est des niches, des trous. La chef du bloc qui nous prend en charge ne nous parle pas en français, mais il y en a qui comprennent. Elles se font comprendre, vous savez. On arrive à comprendre, même si vous ne parlez aucune langue. Et on est groupés par dix-huit, vingt, devant chaque rangée de niches. Et on comprend que c'est là qu'on va dormir. Dormir comment ? Dans chaque case, il y a un matelas, une paillasse. On couchait à même le plancher. D'apparence, elles sont sales, elles sentent mauvais, mais en fin de compte, c'est d'apparence seulement, parce que malgré tout, ça passait souvent à la désinfection. Mais elles ont servi, resservi, resservi, ces paillasses. Alors elles sont inexistantes,si vous voulez. On couche sur le plancher. Sur chaque plancher, il y a une couverture. Des espèces de couvertures grises, rêches, toujours pareilles, qui paraissent sales, et qui sont malodorantes. Il va falloir qu'on dorme collées contre des personnes que vous ne connaissez pas. C'est très désagréable, ça. Le contact de cette paillasse, le contact de cette couverture. La première fois, le premier jour, on s'est déshabillées, naturellement. Quand on se couche, on se déshabille. On n'a pas de chemise de nuit, on n'a rien du tout. Dans nos vêtements, par hasard, quelquefois, certains ont eu des combinaisons. Mais en principe, on avait juste le vêtement du dessus, c'est-à-dire soit une robe, soit un pull-over, un espèce de tricot avec une jupe, mais jamais plus. Jamais de culotte, de soutien-gorge. On ne nous en donne pas. Donc on se déshabille, et celles qui ont eu la chance d'avoir une combinaison ou une chemise de nuit n'ont pas eu le contact sur leur peau de cette couverture, et non plus de se coller contre une personne que vous ne connaissez pas, et qui est plus ou moins propre, puisque de toute façon, à la douche, on sait bien qu'on n'a pas été lavées.
Mme KOLINKA.

Les dortoirs.

L'autre pièce est le dortoir ; il contient cent quarante-huit couchettes disposées sur trois niveaux et divisées par trois couloirs, et aussi serrées que les alvéoles d'une ruche, de manière à utiliser la totalité du volume disponible, jusqu'au plafond ; c'est la que vivent les Häftlinge ordinaires, à raison de deux cents à deux cent cinquante par baraque, soit deux hommes dans le plupart des couchettes, qui sont des bat-flanc mobiles pourvus chacun d'une mince paillasse et de deux couvertures. Les couloirs de dégagement sont si étroits que deux personnes ont du mal à y passer de front, et la surface de plancher si réduite que tous les occupants d'un même Block ne peuvent y tenir ensemble que si la moitié d'entre eux sont allongés sur les couchettes. D'où l'interdiction de pénétrer dans un Block dont on ne fait pas partie.

Primo LEVI.

La nourriture.

Quand on est arrivées en quarantaine, on avait une écuelle pour cinq. Boire derrière quelqu'un que vous ne connaissez pas, l'écuelle étant toute ébréchée, on se dit le premier jour "on n'y touche pas". Mais après je peux vous garantir que écuelle ébréchée ou pas, on prenait tout ce qu'on nous donnait.
Donc, le matin, on a cette fameuse louche de café. A midi, au travail, on nous donne une soupe, mais la soupe est servie par la Kapo. Si la Kapo avait été brave, elle aurait remué le tonneau de soupe, et on aurait eu peut-être la chance d'avoir quelque chose dans notre soupe. Mais si la Kapo ne mélangeait pas, elle savait que le fond était très épais, on n'avait alors que de l'eau. Je me souviens que la première fois, il y a eu une copine qui a râlé parce que la Kapo lui avait sorti de sa soupe un petit bout de chose qui flottait dedans. Elle lui a dit "si t'es pas contente", elle a pris sa soupe et l'a jetée par terre. Elle aurait pu se laver les mains dans notre écuelle que personne n'aurait rien dit. Parce que la soupe, c'était ce qui nous tenait un peu au corps jusqu'au soir.
Alors, la nourriture c'est quoi ? C'est un carré de pain noir, très noir, plus de paille que de farine, d'ailleurs, mais ça fait rien, c'était très bon. Ça fait peut-être dix centimètres carré de superficie, sur trois centimètres d'épaisseur, ça c'est la ration de pain pour toute la journée. Sur cette ration de pain, on a un tout petit bloc de margarine, de la valeur de deux barres de chewing-gum, vous voyez. Et ça c'est pour toute la journée.
Une fois par semaine, on va avoir droit à une cuillère de marmelade, ou une tranche de saucisson. Et moi je me suis débrouillée, parce que je n'avais rien qui pouvait intéresser pour faire mon petit trafic. La margarine, je l'aurais mise sur mon pain, et ça m'aurait fait quoi, un quart de seconde et j'aurais pu sentir mon petit bout. Alors la margarine, j'allais la changer contre de la ficelle.
Mme KOLINKA.

Nous avons appris la valeur de la nourriture ; nous aussi maintenant nous raclons soigneusement le fond de notre gamelle de soupe, et nous la tenons sous notre menton quand nous mangeons notre pain, pour ne pas en perdre une miette. A présent nous savons nous aussi qu'il y a une belle différence entre une louche de soupe prise sur le dessus de la marmite et une prise au fond, et nous sommes déjà en mesure de calculer, en fonction de la contenance des différents récipients, quelle est la meilleure place à prendre dans la queue.

PRIMO LEVI.

Les marchés clandestins.

Parce qu'il y avait une espèce de petit trafic qui se faisait dans le camp. On arrivait à améliorer son sort. Enfin améliorer, c'est une façon de parler. On pouvait s'arranger un petit peu selon le commando où vous travailliez, à avoir un petit peu de supplément. Vous aviez des gens qui ont été désignés pour travailler au commando des pommes de terre. Elles étaient chargées de trier les pommes de terre, enlever les germes, enlever les pommes de terre qui étaient pourries. Donc travaillant aux pommes de terre, elles arrivaient à en manger sur place. C'était des pommes de terre crues. Quand je suis rentrée, j'ai voulu goûter. C'est infect, mais par contre, j'aurais donné cher pour avoir une pomme de terre crue à manger, quand j'étais au camp.
Les filles qui travaillaient aux pommes de terre arrivaient parfois à en manger, et elles arrivaient parfois à en rentrer au camp. On nous fouillait, mais on ne pouvait pas nous fouiller une par une. Et celles qui avaient la chance de passer au travers avaient leur pomme de terre. Il y avait un petit marché qui se faisait, et vous pouviez les échanger pour un bout de ficelle, un bout de papier, un bout de chiffon, parce que tout avait de la valeur.
Mme KOLINKA.

Certains n'hésitent pas à se faire arracher leurs couronnes en or pour les troquet à la Buna contre du pain ou du tabac ; mais dans la plupart des cas, ce trafic se fait pas personne interposée. un "gros numéro", c'est-à-dire un nouveau venu, arrivé depuis peu mais déjà suffisamment abruti par la faim et l'extrême tension que requiert la vie au camp, est repéré par un "petit numéro" en raison d'une coûteuse prothèse dentaire ; le "petit" offre au "gros" trois ou quatre rations de pain au comptant pour qu'il accepte de se la faire arracher. Si le gros est d'accord, le petit paie, emporte l'or à la Buna, et s'il est en contact avec un civil de confiance, dont il n'ait rien à craindre ni délation ni perfidie, il peut compter sur un gain de dix à vingt rations et plus, qui lui sont versées à tempérament, à raison d'une ou deux par jour. Il faut remarquer à ce propos que, contrairement à ce qui se passe à la Buna, le chiffre d'affaires maximum réalisable à l'intérieur du camp est de quatre rations de pain, car il serait pratiquement impossible aussi bien d'y conclure des contrats à crédit que d'y préserver de la convoitise d'autrui et de sa propre faim une plus grande quantité de pain.

Primo LEVI.

Rencontres.

Et quand ils ont demandé une danseuse, il y a eu une petite jeune fille, qui a levé la main. En effet, elle faisait partie des Petits Rats de l'opéra, elle avait quatorze ans, elle est entrée au camp parce qu'elle faisait petite jeune fille. Elle faisait plus que son âge, certainement. Et les cheveux rasés, mal habillée, elle nous a fait une petite démonstration de l'Amant du Cygne, et je vous garantis que c'était joli, mais triste de la voir affublée de ces haillons, en train de danser.
Mme KOLINKA.

Il a compris ; il se lève, s'approche de moi et, timidement, me serre dans ses bras. L'aventure est terminée, et je me sens plein d'une tristesse sereine qui est presque de la joie. Je n'ai jamais plus revu Schlome, mais je n'ai pas oublié son visage d'enfant, grave et doux, qui m'a accueilli sur le seuil de la maison des morts.
Primo LEVI.